Execution d'un protestant à Montpellier
Le 6 janvier 1554 - Récit de Felix Platter
Les frères Platter sont deux étudiants en médecine originaires de Bâle inscrits à l'université de Montpellier qui firent le récit de leurs séjours dans notre ville, l'ainé dans les années 1552-59 et le cadet beaucoup plus tard (1595-99).
La Réforme protestante s'est implantée dans le Midi entre 1530 et 1560 ; transmise par les universités et par les marchands en relation avec Genève, elle toucha surtout les classes moyennes : bourgeois, artisans instruits. Au contraire, le monde rural resta papiste. Entre 1540 et 1559, la propagation de la Réforme fut clandestine et ce fut la répression qui domina, souvent à l'initiative du Parlement de Toulouse.
Félix Platter raconte l'exécution de Guillaume Dalençon, appelé "libraire de Genève", donc un propagateur de livres protestants ; ex-prêtre, il avait été dégradé le 16 octobre 1553.
En 1559-60, les protestants se révoltèrent et les guerres de Religion commencèrent.
L'an 1554, le 6 janvier, Guillaume Dalençon, dégradé onze semaines auparavant, et retenu depuis ce temps en prison, fut condamné à mort. Après midi, un homme le porta sur ses épaules hors de la ville, auprès d'un couvent, à l'endroit habituel de ces exécutions. Un bûcher y était déjà dressé. Derrière le condamné marchaient deux autres prisonniers : un tondeur de draps, en chemise, avec une botte de paille attachée sur le dos ; et un autre, de fort bonne mine et bien vêtu. Tous deux, dans leur effarement, avaient la faiblesse de renier la vraie foi. Dalençon, au contraire, ne cessait de chanter des psaumes pendant tout le parcours. Arrivé au pied du bûcher, il s'assit sur le bois, ôta lui-même ses vêtements jusqu'à sa chemise, et les rangea à côté de lui avec autant d'ordre que s'il eût dû les remettre. Il adressa des exhortations si touchantes aux deux autres qui allaient apostasier, que la sueur perlait au front de l'homme en chemise, en gouttes grosses comme des pois. Lorsque les chanoines, rangés en cercle autour de lui et montés sur des chevaux ou des mulets, l'avertirent qu'il était temps d'en finir, il s'élança joyeusement sur le bûcher et s'assit au pied du poteau qui s'élevait au milieu, et qui était percé d'un trou par où passait une corde terminée supérieurement par un noeud coulant. Le bourreau lui passa la corde au cou, lui attacha les mains sur la poitrine, et plaça près de lui les livres de religion qu'il avait apportés de Genève ; après quoi, il mit le feu au bûcher. Le martyr se tenait assis, calme et résigné, les yeux levés vers le ciel. Quand le feu atteignit les livres, le bourreau tira la corde et l'étrangla ; sa tête s'inclina sur sa poitrine, et il ne fit aucun mouvement ; le corps se réduisit peu à peu en cendres. Ses deux compagnons, debout au pied du bûcher, furent obligés d'assister à son supplice, et sentirent la flamme de bien près.
L'exécution terminée on les ramena l'un et l'autre à l'Hôtel de Ville. Tout près de là, devant l'église Notre-Dame, était dressée une estrade, surmontée d'une statue de la Vierge, devant laquelle ils devaient faire amende honorable. La foule attendit longtemps. A la fin, on n'amena qu'un des deux ; car le tondeur de draps refusait d'abjurer et demandait à être qupplixié sans miséricorde, pour avoir faibli. On le ramena donc en prison. Quant à l'autre, qui paraissait être un homme de condition, on le plaça sur l'estrade, à genoux devant la statue de la Vierge, avec un cierge allumé à la main. Un notaire lui lut diverses déclarations, auxquelles il était obligé de répondre. Il eut ainsi la vie sauve, mais fut envoyé aux galères pour y être mis aux fers.
Le mardi suivant 9 janvier, on revint au tondeur de draps, qui fut étranglé et brûlé comme le prêtre. Il montra une grande fermeté et non moins de repentir pour avoir failli renier sa foi. Il pleuvait ce jour-là, et le feu ne voulait pas prendre. Le patient qui n'était pa tout-à-fait étrangler, endurait de grandes souffrances. Alors les moines du couvent voisin apportèrent de la paille ; le bourreau la prit, et fit chercher de l'huile de térébenthine à la pharmacie de mon maitre pour activer le feu. Je le reprochai aux domestiques qui l'avaient donnée ; mais ils me conseillèrent de me taire, parce qu'il pourrait m'en arriver autant, en ma qualité d'hérétique.
Pendant ce martyr, il se passa un fait extraordinaire. Le 6 janvier, immédiatement après le supplice du premier, il se mit à tonner avec violence ; je l'ai entendu de mes oreilles, et bien d'autres avec moi. Les prêtres s'en moquèrent et dirent que c'était la fumée des hérétiques brûlés qui avait produit cet effet.